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Il y a eu depuis fort longtemps des groupes bibliques dans des universités. On pourrait citer celui de Nicolas-Louis de Zinzendorf (1700-1760), qui fut plus tard fondateur des Moraves, un des premiers mouvements chrétiens missionnaires depuis le Moyen Age. Il étudiait au Paedagogium Regium de Halle, une des meilleures écoles de l'époque (ce groupe s'appelait l' Ordre du Grain de Moutarde). L'existence de tels groupes est un résultat du piétisme mais ce groupe-ci va aller beaucoup plus loin. L'université de Halle, un des centres du piétisme, sera aussi l'un des centres de groupes d'étudiants jusqu'au XIXe siècle (dont celui de George Müller qui compte 20 étudiants en 1827 : peu de monde, mais les effets sur George Müller méritent d'être notés. Cet homme fondra une société missionnaire et un orphelinat, qui comptera jusqu'à 10'000 pensionnaires). Comme quoi, une foi vécue et non sclérosée a des effets visibles dans la vie des étudiants.
Les universités sont les lieux où s'élève et se prépare la jeunesse chrétienne, la partie la plus distinguée du peuple ; et c'est de celle-ci que dépend l'avenir du christianisme. Martin Luther, A la noblesse chrétienne…
C'est souvent au travers d'étudiants que le grand élan missionnaire du XIXe se concrétise. De même, c'est en partie importante grâce à un groupe d'étudiants en théologie (dirigé par l'Ecossais Robert Haldane) que le Réveil va se propager à Genève (aux alentours de 1814). Les étudiants auront aussi un rôle dans la propagation du Réveil dans le canton de Vaud 10 ans plus tard ; mais à Lausanne, le groupe biblique avait précédé le Réveil au contraire de ce qui s'est passé à Genève : le doyen Curtat, l'un des professeurs, s'était affligé de l'état spirituel des étudiants en théologie et en réunissait un certain nombre chez lui. De ce groupe sortiront nombre de réveillés, même si Curtat ne les a pas suivis. L'opposition des églises protestantes a conduit plus tard dans le siècle à l'interdiction de petits groupes chrétiens à Genève et Lausanne.
Avec la formation d'universités modernes au siècle passé, il y a eu bien des questions sur le lien entre foi et science. Ce genre de questions a quasiment obligé des chrétiens à se réunir sur leur lieu d'études pour prier et lire la Bible. Le mouvement a été donné aux USA et en Angleterre. En Suisse, entre 1880 et 1890, des groupes se créent, comme la Philadelphia bernoise (Zähringia), qui pour partie portaient des couleurs de société d'étudiants. Après le Réveil qui a atteint les universités dans le monde entier vers 1890, le mouvement chrétien d'étudiants SVM est fondé aux USA avec pour but "l'évangélisation du monde dans cette génération". Le SVM a une branche suisse, l'Association chrétienne d'étudiants (ACE), CSV en Suisse allemande. Malheureusement, ce mouvement, après avoir envoyé des milliers de missionnaires, perdit sa vision théologique, devint libéral et tomba. C'est dommage, car les membres de ce mouvement à ses débuts s'engageaient « Mon but est, Dieu voulant, de m'engager comme missionnaire à l'étranger ». Les débuts des GBU seront marqués par le besoin de se positionner face à un mouvement qui ne reconnaissait plus l'entière autorité de la Bible. A Genève, le conflit sera ouvert et se terminera par l'indépendance du GBU grâce à la forte personnalité de Lennart Hoffmann.
En 1923, en Angleterre, des mouvements étudiants évangéliques refont surface (sous le nom d'IVF, qui reprend le principe de CICCU fondé à Cambridge en 1877). En 1925, la Scandinavie est touchée, et cette région va produire des mouvements très forts. Cela va avoir des conséquences indirectes sur la Suisse. Un groupe d'étude biblique est formé à Lausanne en 1932, puis en 1935 un autre à Genève sous l'impulsion de Rodolphe Bréchet, un étudiant en médecine. Il avait assisté à la conférence d'IVF en Angleterre, et en était revenu plein d'enthousiasme pour des contacts avec d'autres pays. Le juriste vaudois René Pache (plus tard vice-président de l'IFES) invite dès 1933 des étudiants en théologie dans la propriété de son père à Chapelle sur Moudon. Cela se développe sous formes de rencontres annuelles avec des orateurs du monde entier.
Un camp international au Beatenberg en 1936 est un autre exemple du potentiel en matière de coopération entre mouvements de pays différents. Il a affermi le travail étudiant en Suisse (création du GBU de Zurich en 1942), qui a continué, malgré des morts et des résurrections fréquentes, pendant la Deuxième Guerre Mondiale. Le travail dans les gymnases a été le domaine avec la plus grande expansion pendant cette période sous l'impulsion d'un leader de la Ligue pour la Lecture de la Bible, Gabriel Mützenberg. Les GBE commencent en 1936 au collège de Genève sur l'impulsion encore de Rodolphe Bréchet, qui va marquer ce collégien appelé Gabriel Mützenberg, son futur successeur. « Beaucoup, comme moi, lui doivent le plus clair de leur formation de chrétiens actifs et responsables (GM 1962). En 1937, le GBU Genève invite un groupe d'étudiants évangéliques anglais pour ce que nous appellerions une campagne d'évangélisation en Suisse ; cela amène la convocation de Rodolphe Bréchet par Visser't Hooft, secrétaire mondial de la FUACE pour l'avertir des « graves conséquences » de cette invitation. Effectivement l'ACE a décliné ensuite en Europe et au delà. En 1946, onze écoles de toute la Suisse sont représentées à une réunion suisse des GBE. Un premier secrétaire à plein temps est engagé en 1946 pour six mois, Lennart Hoffmann.
Hans Bürki a été une personne clé dans ce développement. Hans avait appris le travail étudiant à la dure : pendant ses études, il priait pour être utilisé comme un témoin ; il dut attendre trois ans avant de voir des conversions et de pouvoir commencer un groupe. Et quand il commença, d'autres étudiants tenait des meetings pour s'y opposer ! Mais depuis ce moment, Dieu lui permit de commencer un travail évangélique dans les écoles normales de Suisse et, à la première conférence de formation en 1946, 11 étudiants de ces écoles étaient représentés. Après un séjour aux USA, il fut l'un des pionniers du mouvement allemand. Il a aussi été le secrétaire général des VBG jusqu'en 1971 ; en 1963-1971, il a été secrétaire IFES chargé de la littérature et secrétaire général associé jusqu'en 1979.
En 1947 est fondée l'IFES (International Fellowship of Evangelical Students ; en français, Union des GBU, enregistrée plus tard à Lausanne pour des raisons de guerre froide...). Elle regroupe des mouvements nationaux indépendants. Les fondateurs étaient la Chine, les USA, le Canada, la Nouvelle-Zélande, l'Australie, l'Angleterre, la Hollande, la Norvège, la France et la Suisse. L'IFES a grandi lentement mais sûrement depuis 1947, profitant au passage de la chute du Mur de Berlin en 1989. Les forces de l'IFES sont une base doctrinale claire et reconnue, l'étude biblique en petits groupes, le leadership étudiant et la prière. Ces quatre éléments expliquent son succès, ainsi qu'un désir d'être pertinent pour des universitaires et une attention aux questions de culture. Un grand nombre de personnes influentes dans le mouvement de Lausanne ont passé par l'IFES, ce n'est pas un hasard. L'IFES travaille actuellement dans plus de 140 pays et son but est qu'en 2007, il y ait un témoignage parmi les étudiants dans tous les pays du monde : il en manque environ 24, dont 19 sont des pays musulmans.
Pendant l'époque de pionniers, la Suisse a servi très souvent de lieu pour des camps internationaux. En été 1948, l'IFES a ainsi organisé une conférence de formation pour l'Europe de l'Ouest à Vennes près de Lausanne, qui réunit 280 étudiants et des licenciés. L'année suivante, c'est dans un camp à Ballaigues qu'a été vraiment lancé le mouvement allemand. La position géographique et économique de la Suisse la prédisposait à avoir un rôle central dans l'après-guerre ; Dieu s'en est servi pour développer nombre de choses en Europe.
Voyant l'état assez faible des GBU de France, René Pache demanda en 1951 à Elisabeth de Benoît (la secrétaire pour la Suisse romande depuis 6 mois) de s'installer en France. A cette époque, Genève n'avait que quelques étudiants évangéliques ; mais le mouvement romand était soutenu par deux ou trois groupes de licenciés, alors René pensa que le besoin était plus grand en France. Elisabeth était la première d'une longue série d'envoyés des GBEU à l'étranger ; ils ont travaillé en France, au Québec, à Haïti, au Sénégal, au Cameroun, au Congo (Zaïre) et en Russie. Cet élan missionnaire a constitué une richesse des GBEU et il est dommage qu'il se soit ralenti ces dernières années. En Afrique francophone surtout, les romands ont laissé un très bon souvenir.
En 1953, le travail a été divisé selon les régions linguistiques, avec les GBEU en Suisse romande et les Vereinigte Bibelgruppen (VBG) en Suisse alémanique, puis au Tessin. Hans Bürki restait secrétaire général des VBG. Le mouvement romand était le plus faible des deux, limité à trois groupes très fragiles, jusqu'en 1956 quand Paul Décorvet fut nommé pour un temps partiel - le premier secrétaire depuis qu'Elisabeth de Benoît était partie en France, le premier théologien aussi. Quand Paul partit en mission en Haïti (où il fonda le travail étudiant), Louis Perret lui succéda. Ce dernier étendit le travail à Neuchâtel et au Jura en1958, avant de partir en mission lui aussi (il a été le premier staff des GBU/AF). A la fin de la décennie, les 2 mouvements avaient 9 groupes universitaires, 35 parmi les professeurs et les licenciés et 20 parmi les infirmières, sans compter les groupes dans les gymnases. Les GBEU et les VBG poursuivaient leur développement.
Pendant les années 60 et jusqu'en 1975, le secrétaire général des GBEU était Raymond Gallay. A ce moment-là, l'évangélisation se faisait principalement lors des camps. En 1968, un camp à Florence donna une nouvelle orientation aux étudiants. L'orateur, Maurice Ray, et ses commentaires des Actes impressionnèrent les responsables étudiants au niveau de la vie communautaire. Le centre de gravité du travail bascula donc des grands groupes à de petites cellules d'étude biblique, qui se réunissaient entre elles deux à trois fois l'an. Les résultats furent remarquables et le mouvement doubla de taille en un an. A ce stade, les chiffres redescendirent un peu pour se stabiliser aux alentours de 50 participants réguliers dans les deux universités de Genève et de Lausanne.
L'échec que représentait pour beaucoup mai 68 avait mené à un pessimisme sur tous les idéaux ; dans les églises établies, la mort spirituelle était répandue, alors que les groupes évangéliques indépendants avaient souvent un statut de parias. Pour empirer encore les choses, les étudiants restaient chez leurs parents pour aller étudier, ce qui empêchait (et empêche encore) l'émergence de vraies communautés universitaires ; de plus, le temps passé à l'université était limité aux études et après les cours « l'esprit des étudiants se tourne vers leur ville où les attendent travail (beaucoup gagnent leur vie) et loisir » (Christian van den Heuvel, secrétaire général 1975-1982). La réponse des GBU à ce défi était d'utiliser les petits groupes comme vraies communautés chrétiennes, des groupes bibliques qui prenaient le temps de se connaître et d'approfondir leurs relations par le partage, témoignant ensemble et passant du temps ensemble hors des rencontres de groupe. Cela a permis à de nombreux jeunes issus de milieux ecclésiaux fermés d'élargir leur perspective et de supporter le monde des études. Ces groupes étaient reliés entre eux par l'équipe des responsables : à Genève, par exemple, les 15 responsables (ou plus) passaient quatre heures ensemble le week-end. Leur sentiment que l'image de l'Eglise était « si négative parmi les étudiants, pour ainsi dire vaccinés contre le christianisme » amena à une grande insistance sur le fait de « vivre l'Evangile », où des activités telles que distribution de traités ou grandes rencontres d'évangélisation étaient rares. Les groupes concentraient l'évangélisation sur le désir d'un contact personnel, l'attrait d'une semaine de ski ou d'une visite à Florence, activités où l'on espérait que les non-chrétiens seraient attirés dans la chaleur et l'amour d'un groupe chrétien, et confrontés au message chrétien.
En 1977-78, les GBU créèrent une exposition de 300 m2 appelée Barrières présentant l'Evangile en se concentrant sur « les barrières que les préjugés, les masques et le matérialisme créent entre les gens » ; cette exposition était liée à des discussions de groupe sur des sujets comme la violence, l'establishment, la sexualité, la culture ou l'urbanisation. Si on la considère du point de vue artistique, c'est l'une des productions les plus remarquables d'un mouvement de l'IFES. Mais si, comme l'écrit Christian van den Heuvel, « cela a uni les leaders dans une grande communion » (dans le cas de Lausanne, cela a peut-être préparé la voie à une croissance postérieure), cela amena très peu de gens dans les groupes les semaines suivantes. C'était le dernier grand effort d'évangélisation pour bien des années, jusqu'aux rencontres pour Pâques à Lausanne (1996) et Genève (1999, 2000, 2001).
La description de la situation en 1982 par Christian van den Heuvel est intéressante : « Il y a eu un bon travail pastoral dans les groupes, une bonne formation de leaders et de bonnes études bibliques. Le mouvement s'est beaucoup ouvert sur les églises : beaucoup de gens engagés dans les GBU au début des années 70 n'avaient pu s'intégrer dans les églises. Mais on peut remarquer un certain manque d'enthousiasme pour l'évangélisation, malgré quelques expériences originales : marionnettes dans un foyer d'étudiants, montage audiovisuel, soirées artistiques avec chrétiens et non-chrétiens, etc. Le message chrétien a été bien reçu. Nos camps prennent autant au sérieux les capacités créatrices des gens pour exprimer ce qui les a marqués dans les conférences que les études bibliques. Mais, bien que nos camps aient un succès grandissant, la proportion de non-chrétiens décroît. »
En 1982, un nouveau secrétaire général a pris la relève, Shafique Keshavjee. Il était un des licenciés du groupe de Lausanne, qui avait expérimenté une grande croissance dans les quatre années précédentes. Le premier camp de formation à l'évangélisation depuis huit ans fut organisé, avec une formation théorique et du porte-à-porte. « Je veux que nos étudiants soient fiers de Dieu. Si souvent, il y a des gens pour qui Christ est important et pourtant ils ont honte. Nous avons besoin d'une vision pour la mission mondiale. Paris a un GBU de 150 membres sur 200'000 étudiants. A Lausanne, nous les Suisses, nous en avons presque 150 sur 8'000-9'000. Nous avons une responsabilité. »
La deuxième partie des années 80 et le début des années 90 a vu le fléchissement du mouvement. En 1994, il y a eu un tournant avec l'arrivée de Frédo Siegenthaler comme secrétaire général. Les GBEU sont sortis pour de bon d'une ornière psy où ils s'étaient enfermés ; ils ont remis en avant la prière et la formation (grâce entre autres à l'Assemblée Mondiale de 1995). Les résultats ne se sont pas fait attendre longtemps. Pour le seul canton de Vaud, le nombre de groupes a triplé en un peu plus de 4 ans. Le travail sur le campus de Lausanne a vu Dieu agir de manière impressionnante : en automne 94, il ne restait que 4 étudiants GBU. Après une croissance régulière, il y a, à fin 98, 5 groupes réguliers avec au moins 65 étudiants en moyenne, soit environ 80 actifs. Cela fait de Lausanne la ville universitaire francophone avec la plus grande proportion GBU. Mais les chiffres ne sont pas tout : depuis 96, l'évangélisation reprend ses droits par des conférences (96), des tracts (97 et 98), une action chocolat (98,99) et un week-end de luge (99). Depuis 1995, des rencontres de prière ont lieu une fois par semestre avec professeurs, assistants et étudiants de l'EPFL. Dans le même mouvement, le travail international et la collaboration avec Campus donnent de très bons résultats ; 3 à 5 étudiants se convertissent par année depuis 1999. La ville de Bienne a vu se produire des choses similaires : les groupes GBE et VBG se sont unis dès 95 pour produire une lettre de nouvelles, organiser des semaines de jeûne et des week-ends de luge. Mis à part les personnalités, ce qui a été décisif, c'est le lien entre prière et engagement : on est prêt à s'investir personnellement une fois qu'on a prié. Tant à Bienne qu'à Lausanne (et dans une moindre mesure dans le reste de la Suisse romande), l'importance du leadership étudiant a été mise en avant : la formation de responsables s'est révélée être un lieu stratégique.
Un ancien animateur GBU Lausanne